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un paquet de « Tamarin Flakes » à qui découvre comment on a fait cette photo sans se mouiller.

Il est 20 heures, obscurité complète. Le micro enrobe la voix de l’hôtesse de terre d’un écho absurde et réveille ceux qui commençaient leur nuit. La fluette silhouette de satin rose se tient bien droite dans l’allée centrale, sourire professionnel. On croit comprendre qu’arrive le dinner time. Le JJ express à destination de Nyaungschwe ralentit sa course, un clignotant à droite, ce qui ressemble à une bretelle d’autoroute se dessine dans une succession de néons tapageurs. Frein à main, la porte s’ouvre dans le relâchement d’un piston et le bus se vide de ses occupants. Ceux-ci vont eux-mêmes se vider aux toilettes avant de se remplir au resto et d’enfin remplir à nouveau le bus et ses fauteuils moelleux. Avant de peut-être se vider à nouveau dans les sachets en plastique, Vomito Boy n’est jamais loin. Le cycle complet ne prendra qu’une demi-heure, dûment chronomètré par miss satin rose.

La route continue et petit à petit les écrans qui illuminent les derniers visages s’éteignent: fin de batteries sans doute. Le bus file maintenant à travers le pays, promenant les rêves et le sommeil d’une trentaine de personnes de Yangon au Lac Inlé. On imaginerait même passer une nuit correcte si des pauses régulières ne rythmaient pas notre progression. A chaque fois, les lumières se rallument, les freins crissent, un passager encore endormi trébuche et jure en quittant le bus, les soutes s’ouvrent et se ferment, le moteur redémarre. Tout un vacarme qui nous permet de mesurer le temps qui passe et de voir se rapprocher notre destination en même temps que la fin de notre nuit.

Pour une fois nous ne sommes pas suffoqués par la chaleur lorsque nous quittons le cocon d’air conditionné du bus. L’aube pointe à peine et nous sommes à 1000m d’altitude. On récupère nos paquets dans la soute accompagné du sourire de miss satin rose, un peu moins professionnel. Un administratif du tourisme bien matinal prend le relai et s’empresse de nous vendre le ticket qui nous permettra de circuler dans la zone du lac: petit arrangement autour du tarif à acquitter par les enfants et on se précipite terminer la nuit dans la guesthouse réservée.

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Nyaungshwe et son feu rouge, au vert!

Nos ombres sont minuscules à nos pieds lorsqu’on part à la découverte de la bourgade. Ce n’est plus la haute saison mais les touristes sont encore bien nombreux. On ne va évidemment pas leur donner tort d’être là. Il paraît que le lac est magnifique. C’est juste l’amour-propre un peu naïf de celui qui cherche l’insolite et aimerait tant se voir en dehors des sentiers battus qui en prend en coup. Objectif un peu plus difficile à atteindre en Birmanie qu’ailleurs. Le visa est limité à 28 jours et les déplacements sont lents pour ceux qui rechignent à prendre des vols intérieurs pour de raisons écologiques, financières ou pire idéologiques – les compagnies aériennes sont aux mains de la junte et ses copains. Les voyageurs se concentrent donc dans les zones accessibles sans permis spéciaux et pas trop éloignées des axes routiers. En résumé, on se retrouve tous à Yangon ou Mandalay en passant par le lac Inle et Bagan.

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Nous avons eu la chance d’arriver par la frontière thaï, moins fréquentée, avant d’aller à Yangon où le flux est dilué dans la ville. C’est seulement ici qu’on prend conscience de la logique des transhumances touristiques au Myanmar. Il faudra donc qu’on revienne avec plus de temps et de pognon pour aller à Mogok, une des capitales mondiales de l’extraction de pierres précieuses, à Mrauk U, le Angkor birman, ou à la rencontre du mythique triangle d’or.

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Cela n’empêche bien sûr pas une petite randonnée le lendemain matin. Aung, notre guide, nous emmènera dans la campagne, on traversera quelques villages. Dont un tout neuf. Les habitants, des Hpa-O, sont venus ici parce que leur village précédent était trop loin de la ville et ses infrastructures: écoles, soins, marché. En poursuivant la discussion, on se rend compte que cette initiative a été celle du gouvernement qui prend décidément bien soin de ses concitoyens. Il paraît qu’en droit international, on appelle aussi ça un déplacement forcé de population et que c’est assimilable à un crime contre l’humanité. On aura gardé cette dernière réflexion pour nous.

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Aung nous emmène rendre visite à un moine vivant en ermite et dans les profondeurs d’une grotte honorée de la présence de dizaines de Buddhas. Des lieux de méditation bien différents des pagodes dorées qui illuminent chaque paysage de leur sommet. De beaux lieux surtout prétexte à discussion avec notre guide qui petit à petit nous raconte son quotidien, sa famille, l’amour de sa région. On cueille et goûte du tamarin -excellent contre la constipation, ce n’est pas nécessaire merci – ou des champs du tabac local qui pousse ici sur des jeunes branches. Et au loin la surface du lac, comme un miroir dépoli dans la brume formée par les brûlis.

L’après-midi passera entre école, lecture et jeux. Le théâtre de marionnettes est fermé ce soir, on essaiera demain.

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Le moteur a des allures de gros frelon posé à l’arrière de la peine embarcation. Il vrombit tout pareil dans nos oreilles alors que nous glissons enfin sur le lac. La journée en barque fait partie des figures imposées du visiteur.  Et la balade est plaisante. La vie sur le lac s’est développée en une série de villages lacustres, tout y est « floating »: les maisons, le market, les potagers. Seules les pagodes et leurs millions de briques sont solidement arrimées à la terre. On visite les ateliers de quelques artisans – orfèvres, papetiers- découverte de belles techniques mais surtout prétexte à l’exploration de la boutique attenante. On joue gentiment le jeu. L’essentiel n’est pas là.

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du travail d’orfèvre…

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Plus loin, le village de Inn Dein nous dévoile ses centaines de pagodes à l’abandon. Elles émaillent la colline d’où le temple veille sur elles et le village. On y accède par un long et sobre passage couvert . Très long, le plus long d’Asie entend-on. Et tout autour, des pagodes. Certaines ne sont plus que tas de briques, d’autres, les plus proches du temple ont été restaurées et offrent leurs or, ou à défaut leur ciment frais, aux double regard du soleil et des visiteurs. Les plus intéressantes, les plus belles, sont telles que les ont laissé les assauts du temps et des pillards. Les enduits devenus poussière rejoignent le sol, la végétation rejoint le ciel: comblant les vides créés par le vol ici d’un visage, là d’une moulure.

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comme un memory dont il manquerait des pièces

Plus loin, c’est un embouteillage de barques que nous rejoignons en même temps que la pagode Phaung Daw Oo. On y honore cinq petites statues du Buddha. Les hommes viennent y appliquer des feuilles d’or. Les femmes ont le droit de regarder. Et cela depuis longtemps. Il y a tellement d’or sur chacune des statues qu’elles tiennent maintenant plus du bonhomme de neige ou de l’étron en or massif que de la forme humaine.

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D’une pagode à l’autre: L’égalité des genres toujours en débat

 

L’ambiance est joyeusement kitsch, les pèlerins et/ou touristes se mêlent aux marchands, chacun venant y trouver son compte. C’est ici qu’on rencontre la famille de la bulle vagabonde: c’est le nom de leur blog. Estelle et Michel se donnent dix mois pour faire un tour du monde avec leurs enfants Elise et Clément. On saisit l’occasion de passer du temps ensemble, frénésie de la conversation de toutes les générations.

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jardin flottant, surtout un potager

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La balade à vélos bi-familiale a lieu le lendemain après-midi. C’est l’occasion de redécouvrir les charmes des freins crissants, des pignons fixes et des selles défoncées. Rencontrer une famille francophone dont l’agenda concorde pour un moment avec le nôtre est un plaisir rare dont on entend bien profiter, d’autant plus quand on sent qu’il y a des atomes crochus. Nos roues à peine voilées nous mèneront vers un vignoble, un de deux seuls en Asie du sud-est. Le soleil déclinant dore le paysage, la terrasse est accueillante: La dégustation devient inéluctable. On ramènera une bouteille pour l’apéro avant d’aller manger des brochettes puisque le théâtre de marionnette est fermé ce soir. On essaiera demain.

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Et le lendemain, ça y est! La séance de marionnettes viendra couronner une journée  » à la cool » où nous aurons eu des math et du français, de la lecture et des papotes, du baseball amélioré, des arrangements de bus de dernière minute et des grandes tablées pour échanger nos expériences et bons plans. Le prochain rendez-vous avec la bulle est fixé en Bretagne ou à Bruxelles. Quant aux marionnettes, on a pu apprécier la maîtrise technique dont fait preuve le digne représentant d’une longue lignée de marionnettiste mais on craint bien de n’avoir pas saisi toute le richesse évocatrice de son art. En clair: le mec il est doué, mais j’ai rien compris.

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Allez, au lit, demain il y a minibus jusque’à Bagan.

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Vous êtes dans le lac…Inlé

9 réflexions au sujet de « Vous êtes dans le lac…Inlé »

  • Le recit parait comme suspendus, un peu hors du temps.
    En tout cas merci pour les photos qui font voyager l’imaginaire.

  • Moi, je me délecte de vos aventures … Ici, j’ai les mains dans l’argile et les poux et je me dis que cela a son charme aussi ! Bises ensoleillées à tous les 6 .Si si, sur Bruxelles, le soleil n’arrête pas de briller et ça fait du bien à tout le monde 🙂
    Virginie

  • Salut les voyageurs, Merci pour ces beaux textes, ces magnifiques photos et vos sourires qui résument si bien votre état d’âme! Je prends une pause au boulot (pas bien…) pour rêver de vous et avec vous. Ca me détent tellement de déguster votre blog. Votre aventure m’aide à me rappeler du carpe diem, profiter du moment présent et unique, alors que moi pour le moment je ne pense qu’au « après » quand je pourrais enfin dormir… Quand on est crevé et on a du mal à profiter. Bonne route!

  • Bonjour Claire et la « petite » famille ! C’est un plaisir de voir toutes ces belles photos et ces magnifiques paysages… Cela laisse rêveur 🙂 ! Une seule chose à dire, bravo, bravo d’avoir osé partir comme ça, d’offrir à vos enfants une aventure exceptionnelle, et tous les merveilleux souvenirs qui vont avec…
    Bonne continuation à vous tous, pour le reste de votre grand voyage !

  • Un membre de la famille Bulle a fait la photo sur une autre pirogue…
    C’est quoi un paquet de Tamarin Flakes?

    La Famille Gabinzi toujours au taquet pour jouer ;0)

    1. Yeah, tout bon la famille Gabinzi!
      Les « tamarin flakes » sont des petits sucreries birmanes qui ponctuent idéalement une fin de repas, ou tout autre moment de la journée.
      On adore. On espère que le facteur vous en laissera.

      1. Yes! On est trop fort!
        Le facteur nous a laissé un peu de pâte de gingembre il y a quelques mois…on peut espérer recevoir quelques tamarin flakes !
        Heureusement que vous êtes là pour nous nourrir….

        1. Aujourd’hui nous avons reçu notre dose de nourriture asiatique mensuelle! Merci on se régale de Tamarin flakes!

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