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(Oups! Deuxième verbiage en deux postes. Pardon, on se rattrapera.)

Au moment de partir, on se dit qu’on ne sera pas des touristes ordinaires. On va vivre en route pour 9 mois et cela devrait normalement suffire à nous différencier des vacanciers que nous étions jusque là et qui bougent au rythme des congés payés ou pas.

Drôle d’orgueil d’ailleurs que de vouloir échapper à ce statut de touriste. Il faut dire que le mot a pris une tournure un peu péjorative. La lecture de blogs, de récits, de guides de voyages nous abreuvent de commentaires et réflexions décrivant tel site comme “préservé du tourisme, on hésite même à en parler” ou telle population ayant irrémédiablement sacrifié ce qui faisait le charme de sa région sur l’autel du tourisme de masse.

Nombres d’agences locales vendent aussi des expéditions “off the beaten tracks” et “pas touristiques”. On rigole doucement de ces signes absurdes qui reflètent bien la valeur négative qu’est devenue le tourisme. Et du fait qu’on semble ne pas être les seuls à se poser la question.

Bref, le tourisme a mauvaise presse et nos ambitions pour ces 9 mois sont évidemment bien plus pures et élevées que d’aller gonfler des statistiques et consommer des forfaits Neckermann.

On se promet donc de privilégier les chemins de traverses et de court-circuiter les intermédiaires trop gourmands pour aller directement à la rencontre des gens du pays, tels les voyageurs sincèrement en quête d’authenticité que nous sommes bien sûr.

On part pétris de beaux idéaux solubles et de principes intraduisibles.

Et on se fantasme à mi-chemin entre:

Corto Maltese

et

jones

 

pour être en fin de compte accueillis comme des:

pigeon3

 

Il y a donc un travail d’ajustement à faire, à chaque fois. Et c’est un peu fatiguant!

Ceci dit, on le cherche un peu. Une famille qui se trimballe avec 4 enfants doit forcément être pleine aux as ( ce qui est vrai à l’échelle de la plupart des pays visités) et mérite donc de participer pleinement à l’économie locale en se faisant (l’expression change d’un pays à l’autre):  plumer, raser les cheveux sur la tête, pigeonner, déshabiller, etc…

Afficher de la réticence fait partie du jeu, franchement résister est plus mal perçu. C’est quoi ces gens qui veulent prendre le bus alors qu’il y a 5 tuktuks et autant de taxis qui cherchent le client? Expliquer qu’on est en route pour quelques mois et non pour deux semaines éclairs, raconter qui on est, pourquoi on est là aide un peu à adoucir le contact. Dans tous les cas, jouer la montre, prendre son temps. Ne pas dire oui ou non tout de suite à la formidable proposition commerciale mais faire mariner le bonhomme. En gros, mettre en place les conditions d’une rencontre, aussi minimale et triviale soit-elle, pour échapper à l’étiquette qu’on nous colle de facto sur le dos. Les enfants, parfois malgré eux, sont aussi vecteurs de l’échange. Ils suscitent commentaires et questions, aident à établir un contact qui échappe au tout mercantile.

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Car c’est bien sûr là la base. Notre présence est d’abord perçue comme la matière première qui fait tourner l’industrie touristique. On a une fonction sociale. Des jobs, la subsistance de nombreuses familles dépendent de l’afflux ou non de touristes. Il faut rester quelques jours dans un lieu pour dépasser cela, prendre ses habitudes dans une cantine, croiser les mêmes personnes aux mêmes endroits pour que s’établissent enfin des petites connivences. Arbitrage à recommencer sans cesse entre le plaisir de rester et le désir de partir plus loin.

Et puis il y a des jours aussi où la fatigue ou la lassitude se font sentir, ou on plus envie de devoir réexpliquer, de se lancer à nouveau dans des négociations stériles et où on assume bêtement être des bêtes touristes qui disent non pour le principe parce qu’on n’a pas à ce moment-là l’énergie des voyageurs.

Mouvement de balancier donc, entre une situation où on nous attend de facto et qui ne correspond pas à l’ envie de voyage qui nous meut.

Avec des variantes en fonction des pays. Trois exemples pour illustrer le propos? Allez d’accord:

– en Inde, tu n’es jamais seul. Mais c’est chacun pour soi et les dieux pour tous. Tout est possible mais rien n’est prévu, créativité et débrouillardise de rigueur! Et résiste à la pression: il y a du monde prêt à t’aider.

– gros contraste avec la Nouvelle-Zélande où tout est balisé, tout est programmé et tarifé. Personne pour t’emmerder mais ne t’avise de sortir des clous, les citoyens veillent.

– C’est encore différent au Laos, Le jeu ici est de cacher l’info. Tu n’as pas besoin de savoir où est la gare de bus ni même s’il y en a une vu que tu vas prendre le minivan tout spécialement prévu pour toi.

“Touriste, je te veux. Touriste, tu resteras;” semble nous dire la première ligne de ceux qu’on croise à la sortie des gares et au comptoir des guesthouses. Et puis quand on prend le temps -encore- d’aller se balader au-delà des chemins repérés par les bouquins, parfois ce n’est pas plus loin qu’un pâté de maisons, on peut trouver des “vrais gens”. Appellation un peu biscornue pour désigner ceux qui ne dépendent pas directement de notre manne financière, pour qui nous ne sommes finalement que des étrangers en vadrouille dans leur quartier.

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C’est là que peuvent avoir lieu des rencontres. Avec des peintres en bâtiment ou de sculptures religieuses, avec des bouchers et des coiffeurs, des pompistes ou des fabricants de hamacs.

C’est pour ça qu’on aura beaucoup marcher dans les villes et les villages. C’est à pied, en étant lent, en traversant des rues et des cours qu’on aura vu l’envers du décor présenté dans le Routard ou le Lonely. C’est dans ces coins là qu’on aura cru sentir la pulsation d’un coin de pays, qu’on aura en tous cas approché la vie quotidienne d’une partie de la population de ces pays traversés.

Ceci dit, barrière de la langue aidant, on en apprend souvent plus sur un pays dans un bon article de presse. Le voyage nous permet de sentir le détail, mais rarement de comprendre le global. Les quelques conversations un peu plus poussées qu’on a pu avoir l’étaient avec des expats ou des gens parlant un peu d’anglais. Cela induit un regard particulier.

Les promenades en ville sont rarement douces ou reposantes comme elles peuvent l’être au milieu des champs ou de réserves naturelles. Et pourtant nous en auront imposé beaucoup aux enfants, les plus jeunes ont fini par anticiper et redouter ces sorties aux buts nébuleux (encore un temple! chouette un marché!) et aux itinéraires vraiment pas conçus pour des piétons. Parce que c’est là aussi que se trouve l’âme de ce grand voyage, dans le détour, le chemin indirect et la rencontre pas prévue avec des enfants à moto ou un tamarinier dont les fruits jonchent le sol.

Tu l’as vue venir la belle grosse contradiction. Voilà que ce petit texte se transforme en éloge de la lenteur et de la marche alors qu’on n’aura jamais autant pris l’avion ou fait un tel ratio de km/jour que durant ces 9 mois. Pas d’autres solutions que d’assumer paisiblement le fait. Voilà peut-être là où je place ma petite fierté de voyageur: accepter d’être toujours le touriste de quelqu’un mais un touriste qui réfléchit à ce qu’il fait. (flagrant délit d’auto-complaisance, on n’en sortira jamais!).

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Et l’appareil photo dans tout ça?

On voulait l’appareil modeste, petit. Que l’interface entre le photographe et le photographié ne prenne pas trop de place. Le gros réflex est resté à la maison et un petit compact nous a accompagné. Joli symbole du touriste que cet objet là. ll faut  bien avouer qu’à six, avec nos tailles, nos sacs et nos tronches on donnait d’autres indices de notre statut. Mais celui là, le gars qui prend une photo, me semblait vraiment être la cerise sur un gâteau déjà un peu trop crémeux. Il arrivait que l’appareil reste au fond de sa housse. Parce que le moment a été privilégié sur sa captation ou parce qu’il était trop fugace. Il est des magies qui ne durent pas le temps de déclencher quand on ne s’y attend pas. Et c’est bien aussi.

Des milliers de photos quand même ont été prises. Et des milliers d’autres ne l’ont pas été. Il y eut des photos offertes et des photos volées, sans que cela aie forcément d’incidence sur leur qualité d’ailleurs.

Des idées de reportages photos aussi sont apparues. Non concrétisées faute d’investissement en temps. Ce n’était pas le projet du grand voyage. Il faudra revenir.

Nous avons aussi beaucoup été photographiés, les enfants surtout. Allez savoir pourquoi, les adultes ont eu moins de succès!

Souvent par d’autres touristes, sur des lieux très fréquentés. Parfois tout simplement dans la rue ou un commerce par les gens qui vivent là. On a fait connaissance avec d’autres usages de la photo, de ses possibles mise en scène et des ses finalités. Mais que vont bien pouvoir faire tous ces gens de photos d’eux entourés de Gaëtane qui sourit, de Raph qui fait une grimace, de Suzon qui regarde ailleurs et de Zéphyr qui boude? C’était parfois fait en douceur, parfois de manière très interventionniste; toujours avec curiosité et bonne humeur. Et de constater que l’appareil photo le plus populaire, c’est le téléphone.

Touristes, nous l’avons été pour d’autres qu’on le veuille ou non. Il nous est arrivé d’agir comme des voyageurs. Et la surprise est venue d’être à notre tour des curiosités touristiques.

photographes Orccha-02083

Le touriste, le voyageur et l’appareil photo

2 réflexions au sujet de « Le touriste, le voyageur et l’appareil photo »

  • Je vous souhaite de redécouvrir la Belgique d’ici peu avec vos yeux de voyageurs…grands ouverts, prêts pour l’aventure! La vie ne sera plus la même 🙂 Bisous!

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